26/03/2016

L'Imbécillité gestionnaire



paru dans "La Distinction" no 158



Mal du siècle : L’imbécilité gestionnaire

            Dans l’histoire de la bêtise humaine, il y a eu différents stades, souvent inattendus, toujours consternants. Aujourd’hui, nous en sommes arrivés à celui de l’imbécilité gestionnaire. De la gestion et du management devenus à la fois universels, totalitaires et irrémédiablement stupides.
Vous en avez marre de remplir des tableaux rigides, de suivre des procédures abracadabrantes? De voir gonfler les intermédiaires et autres parasites en lieu et place de véritables interlocuteurs ? De passer plus de temps à chiffrer vos activités qu’à les effectuer et à les vivre ? De devoir faire coïncider la réalité avec la planification, et de la faire entrer dans des grilles inappropriées mais seules tenues pour vraies ? Vous n’êtes pas le seul. Tout le monde, à des degrés divers, citoyens, salariés, consommateurs, abonnés, patients, usagers, clients, vacanciers, locataires, internautes, a souffert et pesté contre l’invasion gestionnaire. Mais politiquement, il n’y a curieusement pas de relais. La gauche défenseuse des conditions de travail critique-t-elle l’omniprésence de la gestion ? Non. La droite prompte à dénoncer la bureaucratie critique-t-elle l’omniprésence de la gestion ? Non. Il est pourtant temps de s’attaquer au problème !
            Si tout le monde ressent, avec plus ou moins de précision et d’acuité, le mal, encore faut-il le définir et le circonscrire, établir un diagnostic. Car mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde, dit-on. Dès lors, comment nommer cette prolifération de la gestion : Gestionnite ? Imbécilité gestionnaire ? « Empire du management »[1] ? D’ailleurs, faut-il préférer le mot de gestion, ou celui de management ?
            Le chantier qui s’ouvre est grand et important. Il va consister en plusieurs étapes. Aujourd’hui, nous allons dresser le constat et l’état des lieux de la vie sous gestion. Ensuite, lors de prochains numéros de La Distinction, nous analyserons certains des effets et certaines facettes du tout-gestionnaire. Pour finir, nous développerons des pistes de court-circuit et de résistance, voire des issues à ce totalitarisme imbécile.
            Les observations et remarques qui suivent ont été faites par d’innombrables personnes, mais surtout en Occident. Elles concernent en premier lieu le monde du travail : mais pas seulement, car la gestion s’est imposée partout et envahit toutes les couches de la vie[2]. D’abord, un petit retour en arrière est nécessaire.
            Si la logique gestionnaire est plus ancienne que cela, c’est pourtant à partir de 1945 qu’elle va se déployer de manière généralisée, avec une accélération dès les années 1970 sous la bannière de ce qu’on a appelé le New Public Management. A cela, plusieurs causes concourent : les désastres de la Seconde guerre mondiale ont, semble-t-il, définitivement invalidé et disqualifié les idées de Progrès et la confiance en la direction par les hommes de la destinée des sociétés. Dès lors, et prenant appui sur l’essor de la cybernétique, une « gouvernance » à la fois scientifique et rationnelle qui fonctionnerait par input vers output, renseignée à chaque fois par la rétro-action d’un thermostat (nous reviendrons sur le thermostat dans un autre épisode), paraît préférable à l’arbitraire et à l’idéologie, fussent-ils généreux et émancipateurs. Foin de grands idéaux, l’efficacité pratique : c’est le triomphe de la raison utilitaire, qui, après avoir mis à bas les « grands récits » (philosophie postmoderne), n’invoque plus d’autre idéal que la bonne gouvernance et place son salut dans la bonne gestion. Et dès les années 1990, les écoles de la gestion, gonflées à bloc par la chute du modèle soviétique, envahissent le monde de leurs conseils prodigués, depuis le FMI et la Banque Mondiale jusqu’aux coachs personnalisés et aux objets connectés qui calculent et décident pour vous (vos pantoufles comptent votre nombre de pas, votre ceinture surveille votre alimentation). C’est, sous l’illusion du réalisme et de l’objectivité, la victoire de la technocratie. Son outil symbolique est le tableau Excel[3] et son horizon l’excellence de la performance grâce au contrôle. Un vocabulaire nouveau s’impose, faisant la part belle aux préfixes en optim* et en effic*.
            Seulement voilà : assez vite, les insuffisances et les incohérences de cette mise en gestion universelle, véritable « ingestion », se révèlent criantes dans de multiples domaines. La mise en mesure de tout (par l’évaluation, le calcul, la numérisation[4]) produit des chiffres de plus en plus éloignés de la réalité, et à force de la chiffrer, la rend indéchiffrable (codes de tarification, agences de notations pourries, etc.), tant il est vrai que le « chiffre », c’est aussi l’écriture secrète. L’atomisation des activités, dont chacune doit être autonome et rentable, produit des étanchéités absurdes et des facturations délirantes. La mise en médiation de tout, par la grille ou par l’écran, empêche toute compréhension de ce qui surgit hors du cadre, depuis la panne et le bug jusqu’aux haines et aux passions humaines. La multiplication des normes et procédures à respecter (contrôle qualité, dossier à déposer pour la moindre demande, ticket de service à ouvrir pour la moindre question, etc.) aboutit à une baisse du coeur à l’ouvrage et in fine de la qualité et de l’efficacité. Il y a aussi le fantasme de la transparence totale : cette transparence a toujours une seule face, celle du client, de l’employé, du profilé ou du faible, car la transparence est une glace sans teint, comme les verrières de l’architecture financière. Les injonctions paradoxales (double bind) se multiplient : il faut s’auto-responsabiliser pour des choses sur lesquelles on n’a aucune prise, il faut s’auto-évaluer avec la menace d’être écarté en cas de résultat insuffisant. Il faut mesurer ses performances pour pouvoir les battre la prochaine fois : mais le record devient la nouvelle norme, et à ce jeu le performeur ne peut que perdre. Il faut se regarder faire à la place de faire, être toujours comme « à côté de soi » pour mieux se contrôler, se ficher et se comptabiliser (on est dans la méta-activité). Et le paradoxe, c’est que tout cela a fini par constituer une bureaucratie plus grande que la soviétique ! Mais comme elle ne veut pas se voir (car la gestion est bonne et le thermostat nous informe), elle échappe à sa propre mesure... Quant à l’assurance requise pour tout et n’importe quoi, elle empêche la prise de risques, freine l’innovation et la création : il n’y a plus de « inch allah » qui tienne, on veut une élimination totale des impondérables. A cela est lié, structurellement, la prolifération d’intermédiaires appliqués au contrôle mais sans pouvoir de décision, qui se rajoutent aux freins et aux difficultés et paralysent les activités : les couches qui travaillent sont réduites par rapport aux couches parasites (voir les bullshit jobs de David Graeber, ou la fable de la Fourmi travailleuse et du Frelon qui circule sur Internet). Ces non-interlocuteurs sont redoublés par des « responsables » qui, à la place de parler des questions de fond, sortent des chiffres et des tabelles, qui, à la place de discuter et de débattre, communiquent et crachent des messages pré-enregistrés. On ne fait confiance qu’au système, plus personne ne répond de rien, et ne répond à personne: alors forcément, on va droit dans le mur, car lui au moins a des oreilles.
            Force est de constater que cette gestion totalitaire provoque la paralysie de l’Occident : remplacement de la production par le service, panne de projet politique, frein à la créativité, aux élans et aux forces vives. Car le problème, c’est que si le Progrès et les Utopies se sont révélées criminelles et trompeuses, elles faisaient pourtant sens pour bien des gens : à l’inverse, il est impossible de trouver du sens dans la gestion, ni personnellement ni collectivement. L’Union européenne, depuis bien longtemps, ne fait plus rêver personne.[5] Et qui peut rêver d’accroître sa performance et son rendement ? Qui se détournerait de l’amour, de la foi ou de la drogue pour embrasser les best practices ? Cela ne peut pas faire le sens de la vie, au contraire, la gestionnite témoigne d’une viscérale haine de la vie. Or elle s’incruste jusque dans les métiers les plus humainement impliqués, ceux qu’on appelait des « vocations »: les travailleurs sociaux, les facteurs, les enseignants, les artistes, les professions médicales, et les brise à coups de tabelles, de rapports d’activité, de justificatifs à fournir, de planifications à tenir. Elle brime les enthousiasmes et les échanges entre être humains, elle dévore le temps de chacun par une prolifération cloacale de formules imbéciles à remplir, de questionnaires de feed-back qui vous poursuivent partout, jusque dans les chiottes (comme Poutine) avec la « satisfaction hygiène ». On ne peut plus se décoller de ces sollicitateurs gestionnaires, de ces mendiants collecteurs de données. Ce n’est même plus une république d’épiciers comme à l’époque de la Compagnie des Indes, c’est une civilisation d’épiciers, qui ne sait que compter et presser : on a même, sans rire, organisé l’an dernier le « salon de l’efficacité du monde » ! (World efficiency).
Or, comment nomme-t-on une prolifération cellulaire anormalement importante au sein d’un tissu normal de l’organisme ? Un même clone qui se divise indéfiniment et peut migrer pour provoquer des métastases ? Un cancer. C’est exactement ce qui s’est passé avec la gestion totalitaire : elle a développé une insensibilité aux signaux et mécanismes anti-prolifératifs, une capacité proliférante qui n’est plus limitée à l’entreprise ou à l’administration mais croît à l’infini, elle a bloqué la mort naturelle non pas des cellules mais des gestions inutiles, elle a développé une capacité anormale à créer de nouveaux « vaisseaux sanguins », c’est-à-dire des voies d’irrigations de ses flux, elle a acquis un pouvoir invasif par les métastases qu’elle génère dans tous les domaines... C’est la paralysie morbide sous une apparence de vie en ébullition, qui atteint jusqu’aux zones les plus saines de la société : le concept le plus approprié au mal, plutôt qu’« empire du management », « imbécilité gestionnaire » ou « gestionnite », est donc celui de « cancer gestionnaire ». Quant au mot « gestion », il nous semble préférable à « management », car il appelle aujourd’hui la congestion, la digestion, et sans doute d’autres déclinaisons encore. Mais nous saurons nous souvenir des origines équestres du mot « management » (entraîner, dresser, action de diriger, conduire) : car licol, oeillères, éperons, on en connaît toute la batterie...
(à suivre)




[1] comme dans le film de Gérald Caillat, Pierre Legendre et Pierre-Olivier Bardet (2007) : un documentaire intéressant, notamment lorsqu’il montre comment, peu à peu, « le management » se détache de ceux qui le pratiquent et le théorisent pour devenir une sorte de Moloch, pure logique folle imprimant son empire.
[2] cf. la chronique de votre serviteur « Pour une chanson de gestion », in La Distinction no 150, février 2014.
[3] voir notre chronique « Gare aux grilles !» in La Distinction no 140, novembre 2011.
[4] on pourrait appeler ce phénomène « Les mètres fous »: à ce propos, nous renvoyons à notre chronique « Perdons toute mesure », in La Distinction no 155, mai 2015.
[5] un consultant (dont on ne sait d’où il sort), Arnaud Pineau-Valencienne, résume les choses d’un raccourci fulgurant dans Le Temps du 04.10.2015 : « La gestion d’un pays n’est pas compatible avec l’exécution de promesses électorales ».
 

Actualités

Prochaines dates:

26 septembre 2018, librairie Le Bal des Ardents, Lyon, 19h.
Lancement du nouveau numéro de la revue "Hippocampe". Avec Gwilherm Pertuis, Jean-Guy Coulange, Sylvie Lagnier et Warren Lambert. Ecoutes, présentations, projections, lectures.

29 septembre 2018, festival Poésie en Ville, Genève, 12h30.
iNTERFACES. Lecture-performance.

Dates passées:

6 mai 2018, Lire sous les Halles, Decize, 10h-18h.
Rencontre-dédicaces autour d'Espagnes. Dans les cadres des rencontres littéraires du salon de la nouvelle Littér'Halles.

27 avril 2018, galerie ContreContre, Saint-Maurice, 18h.
Performance. Dans le cadre de l'exposition Olivier Dumoulin / Aladin Commend

22 mars 2018, one gee in fog, Chêne-Bourg (Genève), 18h30.
only the curve remains. Soirée poétique. Avec Carla Demierre, Gilles Furtwängler, Wanda Obertrova, et également Ohad Ben Shimon, Manuela Cossalter, Anders Karlsson et la revue Gruppen.

19 mars 2018, Le Cabanon, UNIL, Lausanne, 17h30.
Variations poétique du système Dublin. Avec le Collectif R, Ibrahim Soysüren, Colin Pahlisch, Gilles Mermino.
Dans le cadre du Printemps de la Poésie.

5 octobre 2017, lokal-int, Biel/Bienne, 20h
Thermal. Pièce électroacoustique, avec le trio Des Cendres.

4 octobre 2017, La Reliure, Genève, 20h
Thermal. Pièce électroacoustique, avec le trio Des Cendres.

30 septembre 2017, Payot, Neuchâtel, 10h30.
Espagnes. Lecture et rencontre-dédicace. Avec également Bertrand Schmid.

15 septembre 2017, Asile 404, Marseille, 20h.
LeManagement. Performance poétique avec Jérémie Conne.

9-10 septembre 2017, Festival Place aux Nouvelles, Lauzerte
Espagnes. Lectures et rencontres

7 juin 2017, Le 102, Grenoble, 20h30
Thermal. Pièce électroacoustique, avec le trio Des Cendres.

1-2 mai 2017, La Loge / Radio Campus, Paris, 19h.
Thermal
. Pièce électroacoustique, avec le trio Des Cendres.
Dans le cadre du festival Brouillages.

26 avril 2017, Stand des éditions de La Baconnière, Salon du Livre, Genève, 15h-17h.
Rencontre-signature pour le livre Espagnes.

7 avril 2017, Cinéma Bellevaux, Lausanne, 20h30.
Thermal
. Pièce électroacoustique, avec le trio Des Cendres.

22 mars 2017, Le Petit Salon, Lausanne, 18h.
LeManagement. Performance poétique avec Jérémie Conne. Dans la cadre du Printemps de la Poésie. Avec également: duo OU.P.S., Célia.

15 mars 2017, librairie L'Etage, Yverdon, 18h30.
Corps animal: croiser les voix. Rencontre poétique, avec Eric Duvoisin Et Marie-Luce Ruffieux. Dans le cadre du Printemps de la Poésie.

1er février 2017, librairie du Petit Salon, Lausanne, 18h.
Espagnes. Lecture de récits.

14 janvier 2017, Théâtre le Popul'Air, Paris 20e, 22h30.
Chanson de geste contemporaine et poésie épique carnavalesque. Dans le cadre des soirées paroles et improvisation musicale du Collectif Citrouille.


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