28/03/2016

Cancer gestionnaire (IV): Gestion de la radinerie

Article paru dans "La Distinction" no 161





La mise en place par le pouvoir gestionnaire d’un contrôle universel par le chiffre, vise dans son discours à « l’efficacité », à la rationalisation et à la fluidification de tous les mouvements et de toutes les circulations, de toutes les opérations. Mais sous ce couvert, il s’agit toujours et encore de rentabilité, de faire des économies, de traquer le gaspillage et toutes les formes de détournements, d’éviter toute perte, tout déchet, mais également de freiner au maximum toute dépense.
Cette haine de la dépense, inscrite au coeur même de l’idéologie gestionnaire, a bien sûr son origine religieuse, mais elle est aussi liée aux cristallisations opérées dans les sciences et les techniques, et témoigne du découplage absolu qui existe désormais entre la vie et la gestion. Aux quatre coins de la planète, les sociétés et les civilisations ont toujours, même bien loin de l’économie d’abondance, laissé une place à la dépense sous toutes ses formes : cadeaux, fêtes, joutes, potlatch, orgies, sacrifices, etc. Or, dans la civilisation du cancer gestionnaire, ces « soupapes » de dépense sont rongées des deux côtés : dans l'un, on substitue à la dépense un simulacre de dépense qui s’intègre immédiatement à l’économie de la rentabilité (un bon cadeau à la place d’un cadeau, une fête des sponsors au lieu d’une fête populaire, une joute sportive qui une fois télévisée devient immédiatement un « produit »...), et dans le second on s’évertue à comptabiliser et à calculer les coûts et bénéfices de ce qui par définition ne se calcule pas (le temps dévoué à ses proches, à ses enfants, à la communauté, à la recherche fondamentale, etc.). Partout, il s’agit de promouvoir le principe et l’esprit de mesquinerie, dans ce qui s’apparente à une Internationale de la radinerie. Il s’agit en somme de lever tous les freins à la radinerie, en jetant des filtres de chiffrage sur toutes les activités humaines afin de permettre leur calcul, d’une part, et de constituer la radinerie comme la seule option réaliste pour les individus comme pour les sociétés, d'autre part.
S’il y a toujours eu des radins et des avares, le fait qu’ils aient désormais érigé leur vice (deuxième péché capital, tout de même) en système universel et scientifique, seul garant de la bonne marche du monde (la « bonne gouvernance »), leur permet désormais d’échapper à toute condamnation morale, à toute mauvaise image d’eux-mêmes, à tout mépris, puisqu’ils ne sont plus responsables de leur mesquinerie mais que celle-ci vient du système. Eux n’y sont pour rien, c’est le management qui veut ça. Ainsi, par un retournement sournois, la « bonne gestion », fondée sur le mesquin et le vil, prétend être la seule voie possible et menace l’humanité et la vie dans ce qu’elle a de plus beau et de plus noble : la générosité, le don, la dépense, l’aspiration intraitable et incommensurable. Partout, les grippe-sous et les fesse-mathieu, adeptes constipés du management totalitaire, grattent les coûts et traquent les dépenses, mesurent et compriment les sociétés et les gens pour en extraire plus de gouttes, passent au crible millimétré les activités pour ne pas en laisser le moindre fruit à glaner, répandant par capillarité le cancer gestionnaire dans tous les réseaux et toutes les interactions. Jour après jour, grossièrement caché sous la cape de l’Efficacité, l’esprit de radinerie se diffuse comme le parangon du réalisme et du contemporain. Cette mesquinerie érigée en système est aussi ce qu’on appelle le capitalisme mondialisé et interconnecté : c’est ce que l’on propose aux gens, aux peuples, aux civilisations. Et l'on s’étonne que certains pètent les plombs, préfèrent n’importe quoi à ça ?
In fine, le cancer gestionnaire est donc simplement fondé sur ce vice, l’avarice, depuis bien longtemps méprisé dans toutes les civilisations du monde, et pas moins parmi les trois monothéismes. Mais une avarice devenue systématique, scientifiquement fondée, et d’une puissance sans commune mesure avec toutes les avarices d’autrefois : les radins peuvent désormais exercer leur mesquinerie à un degré inimaginable dans toutes les époques antérieures, la faisant pénétrer dans des territoires jusque-là totalement imperméables à son emprise, et cela en outre avec l’avantage de la bonne conscience, puisque grâce à la dilution des responsabilités dans le totalitarisme gestionnaire, les adeptes de l'Internationale de la radinerie ne se sentent absolument pas radins, mais au contraire pensent n’être qu’un rouage du système, n’y être pour rien et ne faire que suivre les instructions, les ordres, les injonctions du Management. La gestion de la radinerie a encore de beaux jours devant elle.



Actualités

Prochaines dates:

26 septembre 2018, librairie Le Bal des Ardents, Lyon, 19h.
Lancement du nouveau numéro de la revue "Hippocampe". Avec Gwilherm Pertuis, Jean-Guy Coulange, Sylvie Lagnier et Warren Lambert. Ecoutes, présentations, projections, lectures.

29 septembre 2018, festival Poésie en Ville, Genève, 12h30.
iNTERFACES. Lecture-performance.

Dates passées:

6 mai 2018, Lire sous les Halles, Decize, 10h-18h.
Rencontre-dédicaces autour d'Espagnes. Dans les cadres des rencontres littéraires du salon de la nouvelle Littér'Halles.

27 avril 2018, galerie ContreContre, Saint-Maurice, 18h.
Performance. Dans le cadre de l'exposition Olivier Dumoulin / Aladin Commend

22 mars 2018, one gee in fog, Chêne-Bourg (Genève), 18h30.
only the curve remains. Soirée poétique. Avec Carla Demierre, Gilles Furtwängler, Wanda Obertrova, et également Ohad Ben Shimon, Manuela Cossalter, Anders Karlsson et la revue Gruppen.

19 mars 2018, Le Cabanon, UNIL, Lausanne, 17h30.
Variations poétique du système Dublin. Avec le Collectif R, Ibrahim Soysüren, Colin Pahlisch, Gilles Mermino.
Dans le cadre du Printemps de la Poésie.

5 octobre 2017, lokal-int, Biel/Bienne, 20h
Thermal. Pièce électroacoustique, avec le trio Des Cendres.

4 octobre 2017, La Reliure, Genève, 20h
Thermal. Pièce électroacoustique, avec le trio Des Cendres.

30 septembre 2017, Payot, Neuchâtel, 10h30.
Espagnes. Lecture et rencontre-dédicace. Avec également Bertrand Schmid.

15 septembre 2017, Asile 404, Marseille, 20h.
LeManagement. Performance poétique avec Jérémie Conne.

9-10 septembre 2017, Festival Place aux Nouvelles, Lauzerte
Espagnes. Lectures et rencontres

7 juin 2017, Le 102, Grenoble, 20h30
Thermal. Pièce électroacoustique, avec le trio Des Cendres.

1-2 mai 2017, La Loge / Radio Campus, Paris, 19h.
Thermal
. Pièce électroacoustique, avec le trio Des Cendres.
Dans le cadre du festival Brouillages.

26 avril 2017, Stand des éditions de La Baconnière, Salon du Livre, Genève, 15h-17h.
Rencontre-signature pour le livre Espagnes.

7 avril 2017, Cinéma Bellevaux, Lausanne, 20h30.
Thermal
. Pièce électroacoustique, avec le trio Des Cendres.

22 mars 2017, Le Petit Salon, Lausanne, 18h.
LeManagement. Performance poétique avec Jérémie Conne. Dans la cadre du Printemps de la Poésie. Avec également: duo OU.P.S., Célia.

15 mars 2017, librairie L'Etage, Yverdon, 18h30.
Corps animal: croiser les voix. Rencontre poétique, avec Eric Duvoisin Et Marie-Luce Ruffieux. Dans le cadre du Printemps de la Poésie.

1er février 2017, librairie du Petit Salon, Lausanne, 18h.
Espagnes. Lecture de récits.

14 janvier 2017, Théâtre le Popul'Air, Paris 20e, 22h30.
Chanson de geste contemporaine et poésie épique carnavalesque. Dans le cadre des soirées paroles et improvisation musicale du Collectif Citrouille.


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