27/03/2016

Cancer gestionnaire (II): Le stade du thermostat

paru dans "La Distinction" no 159  

Cancer gestionnaire (II) : Le stade du thermostat

L'histoire retient qu'en 1886, Albert Butz développe le premier thermostat, qui permet de commander une trappe d’arrivée d’air sur une chaudière à charbon pour réguler sa température : et que dans la foulée, il fonde la société Honeywell, qui va se lancer dans l'industrialisation de cette invention. Mais il y a eu des antécédents : en 1620, Cornelius Drebbel invente un thermostat au mercure pour réguler la température d’un incubateur poulailler. Et en 1830, Andrew Ure invente pour ses moulins à textile le thermostat bimétallique : lorsque le métal se dilate en réponse à une hausse de température, le thermostat se plie et interrompt la fourniture d’énergie (le moulin nécessitant une température constante pour opérer au mieux). Mais une fois encore, l’un des premiers usages commerciaux du thermostat est, dès 1879, appliqué à l'industrie poulaillère : il s’agit de simuler les conditions d'incubation d'un oeuf. Nous nous souviendrons de ces origines liées à la volaille industrielle et aux oeufs en batterie – symboles si nets de toute production et de tout productivisme : l’histoire industrielle est parfois si transparente !– mais penchons-nous d'abord de plus près sur cet objet.
Un thermostat sert à maintenir une température à un point désiré fixé au préalable. A la base, il est constitué d’un système bimétallique, qui ouvre un circuit électrique quand la chaleur atteint un certain stade et ferme ce circuit dès que l’on descend en dessous de cette température. C’est-à-dire qu'il « sent » la température de l’air (input) en utilisant le différentiel d’expansion entre deux métaux1 pour activer un commutateur on/off : la dilatation/contraction des métaux établit ou coupe le contact électrique, actionnant le dispositif pour chauffer ou refroidir l'air ambiant (output). A noter qu'il n'est pas progressif et proportionnel : le système marche à pleine capacité jusqu’à ce que la température soit atteinte, puis s’arrête. En outre, il y a quelques degrés d’hystérésis pour empêcher une commutation trop fréquente (dont le bruit de « clic » peut être agaçant, mais qui surtout provoque des courts-circuits et fragilise l'appareil par usure accélérée). Autrefois, les interrupteurs au mercure étaient sans contact sec, ce qui assurait une durabilité exceptionnelle, mais ils ont progressivement été remplacés car polluants. Aujourd'hui, la plupart des thermostats sont électroniques : ils détectent les variations thermiques grâce à un thermistor, ou parfois avec des senseurs constitués de pastilles de cire. Certains modèles perfectionnés savent par avance comment le système va réagir à leur commande : ils planifient donc à quel moment le système doit être activé pour obtenir la température désirée au moment désiré (par exemple si une température de 21° est voulue à 12h, le système se met en marche avant 12h pour être pile à 21° à 12h). Voilà pour le thermostat.
Mais l'histoire n'est pas finie, car cette invention, ingénieuse mais au fond toute simple, va avoir des implications et générer des bouleversements absolument colossaux, et cela dans des domaines bien éloignés de son champ d'origine. Et notamment dans ce qui nous occupe, à savoir le « cancer gestionnaire ». Car ce qui n’est au départ qu’une invention technique à champ d’application limité va devenir la matrice d’une science nouvelle, une science du contrôle des systèmes : la cybernétique. Celle-ci, développée dans les années 1940-50, postule que notre monde est constitué de sytèmes, vivants ou non vivants, imbriqués et en interaction réciproque : l’action d’un élément sur un autre entraine une réponse (feedback ou rétroaction). Ils sont reliés par des boucles de feedback : une boucle positive entraîne une variation dans le même sens, qui amplifie les tendances, tandis qu’une boucle négative provoque une variation opposée : un système équilibré nécessite donc un nombre suffisant de boucles négatives pour s'auto-réguler. La cybernétique vise donc à la connaissance et au pilotage des systèmes (du grec κυβέρνησις : action de manoeuvrer un vaisseau). Cette science étant utilisée non seulement en informatique, mais aussi pour réguler des organisations, des productions, des distributions, des trafics, des directions, on trouve là l’origine de ce mot de « gouvernance » dont se gargarisent les gestionnaires. On en arrive alors à une régulation, et donc à une gestion, de pans toujours plus larges de la vie humaine par un mécanisme qui en fin de compte, aussi complexe soit-il en apparence (modélisations, algorithmes...) consiste en un thermostat : le maintien, par des moyens de mesure et d’action techniques automatisés, d’un degré désiré. Puisque le système régule avant tout en vue d'un équilibre, on comprend qu’il va agir par boucles négatives, pour réfrigérer ce qui est trop chaud – p. ex. l'enthousiasme – tout en ne supportant pas le trop froid – p. ex. la démotivation : et s'affirme le paradoxe gestionnaire qui cherche à contrer cette dernière (stages de motivation, team building, etc.) tout en ruinant l'inventivité et l'énergie créatrice.
Car, confier le destin des sociétés humaines à un thermostat, c’est certes viser à un équilibre, mais à l’équilibre d’une eau tiède. Or, l'eau tiède est celle qui laisse vivre le plus de bactéries et de parasites, là où l'eau froide et l'eau chaude les tuent : on comprend mieux l'inflation gestionnaire des « bullshit jobs ». Et si le tiède est la température propice au libre-marché, à l'incubation des oeufs du productivisme, chacun sait qu'il ne faut pas mettre tous ceux-ci dans le même panier. Les autres domaines de la vie, la politique par exemple, ne sauraient être de l’eau tiède, ils se doivent d’être au-dessus du thermostat, de le construire, de le concevoir et de le maîtriser! Car on voit mal comment n’avoir plus de prise sur son environnement serait un progrès.2 D'ailleurs, symptomatique de l’échec de la civilisation du thermostat est le fait qu’elle n’arrive pas à résoudre LE problème qui pourtant devrait être à sa portée, à savoir le réchauffement climatique.
Et même si l'on admettait l'idée d'équilibre tiède, d'autres problèmes surviendraient. Ainsi, regardons quels sont, dans le cadre de la gestion, les capteurs du « thermostat » : ce sont les innombrables fiches Excel remplies et les nombreux rapports commandés, ce sont les outils agrégateurs de données mesurées et saisies, ce sont les interfaces et les systèmes d’exploitation, ce sont les scans et les compteurs de clics, ce sont les programmes et les détecteurs. Mais si le thermostat, a priori, n'agit pas sur ce qu'il mesure (la température – encore que la physique quantique balaierait cette idée), la gestion, elle, agit sur ce qu'elle chiffre (les gens et leurs actes) puisqu'elle les pousse à adopter des comportements plutôt que d’autres, par des appâts ou des découragements. La mesure est immédiatement faussée. En outre, dans le monde du travail, la comparaison entre les deux métaux du thermostat, c’est la comparaison entre deux employés : autant dire une compétition, et l’un ne peut que plier, c’est systémique. De plus, si l’on comprend que le système « à la thermostat » doit fonctionner à pleine capacité jusqu'à ce que le point désiré soit atteint, puis s’arrêter, on comprend mieux le phénomène du burn-out. Un problème voisin est constitué par les fréquents switch on/off (ordres/contrordres) qui abaissent la durée de vie du matériel et usent les composants : dans le cas de la gestion, il s’agit directement des êtres humains.
Par ailleurs, l’emplacement du thermostat n’est pas indifférent: il ne doit pas être exposé au soleil direct, il doit être loin des ventilations ou des appareils de chauffage, mais être exposé aux mouvements d’air généraux, sinon cela fausse la mesure. Et s'il est trop proche de la source qu’il contrôle, il aura tendance au court-circuit : appliqué aux sociétés humaines, c’est le problème du petit chef ou du dispositif (vidéosurveillance, collecteur de données... ) qu’on a toujours dans le dos et qui agit comme blocage castrateur ou à l'inverse provoque des zèles absurdes. Sans parler du fait que l'employé, l’abonné, l’internaute, l’usager, est dans une position double et perverse, puisqu'il est à la fois le capteur (il documente la température activement ou à son corps défendant) et la température (ce qui est documenté et mesuré).
Fondamentalement, le thermostat fonctionne sur la non-surprise, sur le calcul et la prévision : mais il ne sait pas comment réagir quand survient vraiment une surprise. Si par exemple un incendie se déclare, le thermostat va baisser, mais c’est une réponse dérisoire et inappropriée. De plus, comme on l’a vu plus haut, soit il agit de manière réactive, donc toujours un peu trop tard, soit il agit en avance, mais sur la base d'une prévision : contrairement aux humains, il n'agit donc jamais ici et maintenant. Le thermostat a toujours un point d’insuffisance au-delà duquel il ne peut plus rien et doit être suppléés. A l’ère de la robotique, cela devient crucial de s'en souvenir. Aussi « intelligent » et capable d’apprendre soit-il, il y aura toujours un point limite échappant à son contrôle (ne serait-ce que la morale : p. ex. qui sauver dans un dilemme cornélien ?).
Mais en plus de tout cela, il y a pour le thermostat appliqué à la gestion universelle une tache aveugle : on a une impression de régulation automatique, mais la température désirée a été fixée par quelqu’un, pas par une main invisible ou par le thermostat lui-même ! Il faut donc se demander deux choses:
- - peut-on savoir qui a fixé le point désiré? Bien souvent, la réponse apparente (le conseil d'administration, le gouvernement) cache la réponse latente (des « experts », des normateurs, des idéologues) et de ce fait empêche d'en discuter
- peut-on savoir à quel point désiré ça a été fixé ? Bien souvent, la réponse est non : c’est opaque, secret, et en plus ça change tout le temps : c'est toujours plus haut ou ailleurs (p. ex. le degré de profit). Et même quand on le sait, il est difficile d’en discuter le bien fondé, car ce point n'est fixé qu'en vue de produire des oeufs et des poulets.
Quelque chose aurait pourtant dû nous alerter : il existe des thermostats leurres, qui donnent l’illusion d'une température contrôlée, par exemple dans certaines salles de conférence. Ils ont un effet placebo sur les participants. Or on retrouve la même chose parfois dans les entreprises et les administrations : des tableaux et des rapports bidons, inutiles, pour faire croire que tout est sous contrôle alors qu’on est face à l’absurdité et à l’ignorance – qui se révèlent comme telles à la première crise venue.
Le stade du thermostat est sans doute le stade primaire des sociétés post-industrielles, mais il doit être dépassé. On peut rêver, pour la société humaine, meilleur destin que la production d’oeufs et de volaille, que la gestion faite gestation. Car l'Homme est aussi fait de gels et de fièvres, de transgressions et d'extases, de dépenses sans contrepartie et d'amours sans reproduction, de conduites autodestructrices et d'addictions improductives. Toutes choses dont un thermostat ne saurait être occupé. Et même en ce qui concerne la volaille, comment oublier que le coq bankiva, ancêtre des poules domestiques, vivait librement et sans contrôle dans les jungles non-tièdes du Sud-est asiatique ? On ne fait pas d'omelette sans casser des oeufs, mais on peut en casser tant qu'on veut sans parvenir à faire un Homme.
1 En général du nickel et de l'invar (alliage inventé par le Suisse Charles Edouard Guillaume, prix Nobel de physique en 1920).
2 Economie vient de οἶκος (« maison ») et νόμος, (« loi ») : ce qui se passe dans les maisons est crucial. Or dans les maisons aussi c’est cette dépossession qui est à l'oeuvre. Pourtant, il est parfois bon qu’une main humaine puisse éteindre un radiateur, ou ouvrir la fenêtre, ou faire un feu dans le poêle ou la cheminée.

Actualités

Prochaines dates:

27 avril 2018, galerie ContreContre, Saint-Maurice, 18h.
Performance. Dans le cadre de l'exposition Olivier Dumoulin / Aladin Commend

6 mai 2018, Lire sous les Halles, Decize, 10h-18h.
Rencontre-dédicaces autour d'Espagnes. Dans les cadres des rencontres littéraires du salon de la nouvelle Littér'Halles.

Dates passées:

22 mars 2018, one gee in fog, Chêne-Bourg (Genève), 18h30.
only the curve remains. Soirée poétique. Avec Carla Demierre, Gilles Furtwängler, Wanda Obertrova, et également Ohad Ben Shimon, Manuela Cossalter, Anders Karlsson et la revue Gruppen.

19 mars 2018, Le Cabanon, UNIL, Lausanne, 17h30.
Variations poétique du système Dublin. Avec le Collectif R, Ibrahim Soysüren, Colin Pahlisch, Gilles Mermino.
Dans le cadre du Printemps de la Poésie.

5 octobre 2017, lokal-int, Biel/Bienne, 20h
Thermal. Pièce électroacoustique, avec le trio Des Cendres.

4 octobre 2017, La Reliure, Genève, 20h
Thermal. Pièce électroacoustique, avec le trio Des Cendres.

30 septembre 2017, Payot, Neuchâtel, 10h30.
Espagnes. Lecture et rencontre-dédicace. Avec également Bertrand Schmid.

15 septembre 2017, Asile 404, Marseille, 20h.
LeManagement. Performance poétique avec Jérémie Conne.

9-10 septembre 2017, Festival Place aux Nouvelles, Lauzerte
Espagnes. Lectures et rencontres

7 juin 2017, Le 102, Grenoble, 20h30
Thermal. Pièce électroacoustique, avec le trio Des Cendres.

1-2 mai 2017, La Loge / Radio Campus, Paris, 19h.
Thermal
. Pièce électroacoustique, avec le trio Des Cendres.
Dans le cadre du festival Brouillages.

26 avril 2017, Stand des éditions de La Baconnière, Salon du Livre, Genève, 15h-17h.
Rencontre-signature pour le livre Espagnes.

7 avril 2017, Cinéma Bellevaux, Lausanne, 20h30.
Thermal
. Pièce électroacoustique, avec le trio Des Cendres.

22 mars 2017, Le Petit Salon, Lausanne, 18h.
LeManagement. Performance poétique avec Jérémie Conne. Dans la cadre du Printemps de la Poésie. Avec également: duo OU.P.S., Célia.

15 mars 2017, librairie L'Etage, Yverdon, 18h30.
Corps animal: croiser les voix. Rencontre poétique, avec Eric Duvoisin Et Marie-Luce Ruffieux. Dans le cadre du Printemps de la Poésie.

1er février 2017, librairie du Petit Salon, Lausanne, 18h.
Espagnes. Lecture de récits.

14 janvier 2017, Théâtre le Popul'Air, Paris 20e, 22h30.
Chanson de geste contemporaine et poésie épique carnavalesque. Dans le cadre des soirées paroles et improvisation musicale du Collectif Citrouille.


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